Le rapport Anses et la désinformation médiatique

Comment un rapport de l’Anses, sérieux, objectif pour son sujet et même au-delà, a déclenché une campagne de désinformation médiatique.

Pr.Dautzenbger sur Twitter

Revenons d’abord au rapport. Son sujet est : « L’évaluation des risques sanitaires liés aux produits du vapotage ». Il ne traite pas des bénéfices, ni des risques relatifs, même si une mise en perspective avec le tabac fumé est faite. Sur 700 pages, il y a de nombreux éléments d’information, d’explication, de données/études analysées et des nouvelles données exclusives.

Interrogeons-nous ensuite sur le traitement médiatique. En particulier, faisons-le à la lumière d’un autre rapport récent : « Information en santé – Bilan des forces et des faiblesses. Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé »

Enfin, examinons les perspectives d’un point de vue consommateur-citoyen. D’une part, il s’agit d’apprécier ce que ce nouveau rapport éclaire. D’autre part, il convient de souligner en quoi il gagnerait à être complété, au-delà de son sujet. 


Le rapport de l’Anses

Il serait très présomptueux de résumer le fruit de plusieurs années de travail. L’ANSES est reconnue pour son sérieux et son travail méticuleux impliquant une analyse rigoureuse des risques. Des experts, se chargeant de cette mission, ont lu consciencieusement des centaines d’études. D’autres rapports comparables ont aussi été étudiés. Ces derniers ont également analysé les éclairages d’autres experts sur différents sujets.

La méthode

Point important : le début du rapport explique la méthode employée, comme il est d’usage. Cela offre une première compréhension. On comprend ainsi mieux ce que disent les analyses par la suite. Un point à noter est la prise en compte des différents types d’usages, souvent négligés, au profit d’une maximisation irréaliste. On retrouve, par ailleurs (dans le chapitre dédié §2.2), une analyse de consommation qui corrobore des analyses publiées à plusieurs reprises. Et ce, grâce à votre participation et un usage médian confirmant les recommandations dans nos brochures ainsi que celles des normes AFNOR. Dans une démarche d’éclairage de la problématique, une comparaison est, de plus, indiquée pour chaque composé par rapport au tabac fumé.

L’identification des risques

Comme c’est son sujet, et conformément aux pratiques, ce rapport identifie des risques et leur niveau. Il rappelle que “possible” qualifie une hypothèse étayée sur une population/un usage donné, parfois relativement à une incertitude. Malgré les précautions du rapport, de nombreux journalistes ont introduit une confusion. Notamment sur un risque avéré, sans calcul du bénéfice/risque. Le tout, sans relativité, ni probabilité prise en compte. Il en va d’ailleurs de même avec les auteurs du communiqué de presse de l’Anses et de la Ministre de la Santé.

Le terme « effet » a été utilisé correctement dans son contexte. Toutefois, une confusion demeure concernant les « effets » cardiovasculaires. De nombreux journalistes, comme les auteurs du communiqué de l’Anses, semblent l’oublier. Ces « effets » sont avant tout des phénomènes probables et mesurables. Ils n’impliquent pas forcément une conséquence directe sur la santé. À titre d’exemple, la consommation de café accélère le rythme cardiaque et augmente temporairement la tension artérielle. Chez un utilisateur régulier, la nicotine n’a pas d’effet durable sur ces paramètres. Des décennies d’études l’ont confirmé. Cela met en lumière la nécessité de relativiser les effets observés. Il ne faut pas confondre des manifestations physiologiques transitoires avec des répercussions réelles sur la santé. Des études suédoises ont suivi de nombreux utilisateurs de nicotine non fumée pendant plusieurs décennies. Ces recherches montrent des effets physiologiques chez ces personnes. Cependant, cela n’a pas d’impact cardiovasculaire notable sur la santé, sauf dans des cas très particuliers. Il est essentiel de distinguer les effets immédiats, mesurables mais transitoires. L’impact à long terme sur la santé reste limité, selon ces observations.

De la réduction des risques

On notera un chapitre (§6) sur la réduction des risques qui brosse un portrait assez large des différentes interprétations (et qui cite notre association ainsi que La Vape du Cœur et SoVape). Un point de clivage intéressant mis en exergue est l’interprétation très différente du citoyen, une fois “homo economicus”, une fois “patient ou usager”, mais apparemment, toujours « objet ». Ce rapport a au moins la vertu de l’informer d’une partie des aspects.

Pas dans le rapport

L’échelle des risques

Il aurait sans doute été pertinent d’intégrer une échelle de risque permettant de comparer différentes activités courantes. Une telle démarche aurait aussi permis d’apporter une clarification nécessaire entre la notion d’« effets » et celle de « risques », en particulier concernant l’aspect cardiovasculaire, à l’image de ce que l’on observe avec le café. Toutefois, cette approche ne relevait pas du sujet du rapport ni des missions de l’Anses. Malgré tout, le rapport va déjà suffisamment loin dans ses explications pour le lecteur attentif, offrant ainsi une vulgarisation particulièrement éclairante sur le sujet.

Le caractère des risques

Une évaluation complète des risques ne devrait pas se limiter à déterminer leur caractère “possible” ou “probable”. Bien que ce rapport n’ait pas exploré cette dimension, il semble essentiel d’accompagner toute analyse des risques d’une évaluation parallèle des bénéfices, qu’ils soient “possibles”, “probables” ou “avérés”. Par exemple, on peut considérer comme bénéfice avéré la réduction massive des risques observée pour plus de deux millions de nos concitoyens sur une période d’environ dix ans. Cela représente près de 15 % des fumeurs quotidiens et près de 5 % de la population française.

Attention aux sophismes

Enfin, un chapitre (§3.2) est consacré à un glissement sémantique infondé, articulant des sophismes. On aurait apprécié qu’il soit omis ou comporte :

  • Une vérification des énoncés autrement qu’à coup d’opinions (une addiction ne se définit pas par une pratique agréable, ni régulière, mais par des conséquences sérieuses).
  • Une abstinence des raisonnements circulaires.
  • Une évaluation des bénéfices / risques, en particulier quand on observe une baisse historique du tabagisme à 16 ans, 17 ans et 18-24 ans depuis que le vapotage existe et un taux <1% de lycéens vapoteurs quotidiens sans expérience du tabagisme (éternelle manipulation par glissement d’usages occasionnels et passagers avec un usage chronique non avéré).
  • Un rappel du cadre des taxes. Les taxes d’accises reposent sur des externalités négatives, sérieuses et démontrées. Pourtant, certains arguments s’appuient sur une sélection partielle des éléments (« cherry-picking »). De plus, les puffs, qui ont été interdites sur cette base argumentative, étaient probablement les produits de vapotage les plus coûteux sur le marché. 

Les recommandations

Des recommandations des experts de l’Anses (Chapitre §7), sur la base des risques absolus mais avec une prise en compte des usages passés des utilisateurs, sont formulées pour minimiser le risque sanitaire possible.

On notera dans celles-ci :

  • Différentiation des recommandations entre fumeurs et non-fumeurs.
  • Rappel de viser un arrêt complet du tabac fumé.
  • Stratification des recommandations par les professionnels de santé (issue de l’avis du HCSP qui ne prenait pas en compte le bénéfice / risque).
  • Conseil d’un professionnel de santé pour le vapotage.
    (mais pas de les former et de mesurer leur efficacité, historiquement basse, dans cette mission).
  • Ne pas commencer de fumer ni de vapoter.
    (vœux pieux négligeant qu’un quart à un tiers des citoyens fument et que le tabac est vendu par l’Etat dans un réseau de vingt mille commerces. Cela, en ignorant les principes de la réduction des risques : “ne fumez pas mais si vous êtes intéressés par fumer ou fumez déjà, essayez de vapoter plutôt”).
  • Réduire l’attractivité du vapotage pour les non-fumeurs, bien que, selon ce rapport et selon les données depuis plus de dix ans, plus de 98 % des utilisateurs soient ou étaient fumeurs et qu’il soit démontré, par des études multiples, que nombre de mesures de réduction de l’attractivité augmentent, par effet de bord, le tabagisme.
  • Corriger la perception excessive du risque relatif du vapotage comparé au tabagisme

Cette perception va à l’encontre des données scientifiques sur le sujet. Il est donc important d’améliorer la perception de ces risques afin d’élaborer des stratégies de santé publique efficaces. Il reste essentiel de continuer à suivre la perception de ces risques auprès de la population générale et de celle des vapoteurs.

Rapport Anses §7 Conclusions et recommandations, p318
Aussi :
  • Une sensibilisation sur la pratique du “Do It Yourself”
    (cf §2.2.3.6 dans lequel il y a une justification, sans doute issue d’une certaine confusion, mais qui se justifie pleinement comme nous le précisons dans nos brochures aussi).
  • Instauration d’une surveillance annuelle du marché et d’une veille technologique (étrangement existante entre les acteurs de la réglementation et les professionnels, justifiée bien sûr, mais pas avec les utilisateurs…).
  • Étudier les effets du vapotage sur les tiers (« au nom du “principe de précaution”, bien que cela ne soit pas sa définition ni son sens. C’est une triste confusion alors que l’objet est sensé être en simple veille, alors que d’autres sujets sont certainement plus importants en l’absence de risque sérieux).
  • Recherche et surveillance épidémiologique.
    (On pourrait être surpris que ce ne soit pas déjà fait, en particulier “Trajectoires d’usage et statut tabagique” et sur le point des moins de 2% jamais fumeurs que le travail déjà entamé sur une cohorte rare n’aie pas été cité).

Bien cibler les recommandations

Ces recommandations prennent en compte certains aspects des conséquences d’actions réglementaires. Cependant, elles ne semblent pas instruire ni planifier l’évaluation de celles-ci. En particulier sur les bénéfices espérés, en santé (et non leur seul énoncé), comme en risques d’effets délétères. Or, d’évidence (et selon les études sur l’application de certaines de ces recommandations à l’étranger), ajouter des mesures restrictives à celles déjà problématiques, dont les conséquences délétères ne sont pas mesurées, cela a des effets, et pas que ceux escomptés.

Les recommandations complémentaires

Au chapitre §3.4 des recommandations complémentaires sont posées

  • Informer les professionnels de santé (des risques, mais apparemment pas des bénéfices).
  • Stratification des recommandations par les professionnels de santé (cf. plus haut).
  • “Do It Yourself » : plusieurs recommandations de bon sens que nous partageons dans nos brochures
    • N’utiliser que des produits qualifiés pour le vapotage.
    • Respecter les préconisations d’emploi (dosage, quantités) indiquées sur le produit.
    • Respecter les précautions normales pour des produits qui ne se consomment pas directement (hors de portée des petits enfants), garder les emballages d’origine.
  • Suivre le marché et les développements avec les acteurs concernés.
  • Rendre obligatoire l’application des normes relatives au vapotage et s’engager dans une démarche de certification. (Nous saluons ce passage et réitérons notre invitation à l’Anses à participer aux travaux sur ces normes, Français comme Européens. Les points présentés dans le rapport y ont été abordés comme :
    • Le respect de la CLP complété par une liste d’exclusion d’ingrédients et de composés selon les cas (dont les molécules “alternatives” citées).
    • La question de l’application volontaire vs cadre certifiant de l’application contrôlable raisonnablement.
    • L’information du consommateur.
  • Corriger la fausse perception de risque des produits du vapotage (cf. plus haut).

La médiatisation

On a pu constater, au lendemain de la publication du rapport ANSES, une poussée d’articles et reportages anxiogènes, non représentatifs du rapport, et aux titres encore plus faux que leur contenu.

Visiblement, encore une fois à propos du premier moyen de réduction du premier facteur de risque de mortalité évitable en France, les médias n’ont pas le temps de lire (à quelques exceptions près, citées en référence). Mais là, il n’y a pas eu que la responsabilité des médias. Il y a aussi celle du communiqué de presse qui a justement adopté ce ton alarmiste et ignoré les réserves liées au sujet du rapport. On fait un rapport sur les risques, on trouve des risques… l’honnêteté veut qu’ils soient mis en perspective des bénéfices.

Nous avons eu droit, également, aux erreurs grossières comme de multiplier par plus de 10 (!) la part de lycéens vapoteurs jamais fumeurs. Une manipulation classique consiste à affirmer un pourcentage de pourcentage en confondant une situation ponctuelle avec une situation chronique démontrée, elle aussi, 10 fois moins importante.

Pis, la Ministre de la Santé est citée par une chaîne d’information publique avec un tel discours, oubliant toute nuance entre “classés” et “à risque”, en oubliant, au passage, les bénéfices. En particulier, d’avoir accompagné des millions de citoyens dans l’arrêt du premier facteur de cancer. Pas banal…

FranceInfo S.Rist 4/2/2026

Faut-il revoir « l’Info-Score Santé” ? Sans doute. Faut-il bien pondérer la participation à « l’observatoire de l’information en santé” ? Assurément face à une telle confusion des genres. Faut-il “Développer une culture citoyenne en santé” ? Visiblement oui, puisque les citoyens qui ont lu le rapport n’ont pas eu la même lecture…

Ce que dit le rapport de l'Anses
Une lecture citoyenne du rapport, loin des titres anxiogènes majoritaires dans la presse.

Conclusion

Nous vous invitons à parcourir les liens ci-dessous et, pourquoi pas, à lire le rapport, si vous avez les connaissances et le temps pour apprécier son contenu, dans l’ensemble remarquable, en regard de son sujet. Ou même pour vous initier à la lecture de sources secondaires de bon niveau et, de là, à creuser par une lecture critique des sources primaires (il y a du bon et du beaucoup moins sérieux).

Bravo aux auteurs du rapport pour ce travail en profondeur. Dommage que la communication ait été manipulée et aussi désastreuse. Il reste encore beaucoup de travail pour réduire la désinformation en santé ; à la fois par la source et dans les formules trompeuses qui inondent les médias et le discours politique.

Liens :

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